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15.03.2021 - 3 questions à Grazia Pulvirenti

Pour les représentations de I Lombardi alla prima crociata présentées dès le 20 mars prochain, c'est Grazia Pulvirenti qui reprend la mise en scène originale du célèbre metteur en scène, Lamberto Puggelli, aujourd'hui décédé. Après avoir travaillé de nombreuses années à ses côtés, elle a décidé, au travers de la Fondation Lamberto Puggelli, de continuer à transmettre les valeurs qui lui étaient chères et tout son travail pour la culture dans notre société actuelle. 

  • Vous avez longtemps collaboré en tant qu’assistante et co-metteur en scène avec Lamberto Puggelli, pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’homme de théâtre qu’il était et sur votre collaboration ?


Lamberto Puggelli a été l’un des plus grands metteurs en scène à l’opéra et au théâtre, de l’après-guerre à la première décennie de notre siècle : Il a su imposer de grands idéaux et a toujours fait preuve d’une extraordinaire capacité d’innovation, judicieusement conjuguée avec une tradition artisanale du XIXe siècle. Il a marqué l’histoire de la mise en scène en Italie, notamment au Teatro alla Scala et à l’étranger, ainsi qu’au cours d’innombrables tournées dans le monde entier, de l’Opéra de Chicago au Royal Opera House de Londres en passant par le Bolchoï de Moscou.

Il a commencé sa carrière d'acteur au Piccolo Teatro de Milan, la plus grande institution italienne, ce qui lui a permis de conjuguer les arts de l’opéra avec la diversité de jeu et les complexités des personnages de théâtre. Il s'est spécialisé dans le mélodrame italien, grâce à sa collaboration durant dix années à la Scala avec le grand chef d'orchestre Gianandrea Gavazzeni, Mirella Freni ou encore Plácido Domingo, avec qui il a lancé une heureuse saison de redécouverte du répertoire vériste, d'Adriana Lecouvreur à Fedora, d'Andrea Chénier à Madame Sans-Gêne, productions historiques documentées par des DVD encore en vente aujourd'hui. Il a dirigé des distributions exceptionnelles, parmi lesquelles il convient de mentionner La forza del destino, mise en scène dans le cadre de la saison du bicentenaire de la Scala, avec Montserrat Caballé, José Carreras, Piero Cappuccilli, Nicolai Ghiaurov, dirigés par Giuseppe Patané, avec des décors imaginés et créés par Renato Guttuso, cette fois encore une performance filmée (et ensuite commercialisée) par la RAI.

Dans la dernière période de son travail, Lamberto Puggeli s’est consacré aux opéras de jeunesse de Giuseppe Verdi, réalisant des productions mémorables de Luisa Miller, Il corsaro et I Lombardi alla prima crociata, encore jouées aujourd'hui. Dans son analyse, il soutenait que toutes les productions de Giuseppe Verdi ultérieures à celles de sa jeunesse restaient en germe : Aborder ses opéras de jeunesse impliquait non seulement de comprendre son entière parabole artistique jusqu’à Falstaff, mais surtout de plonger dans les racines d’un idem sentire, à l’origine de la nation italienne.

Dans cette production jouée à Monte-Carlo, je me suis basée sur ses idées en respectant son “testament poétique” : le théâtre permet aux êtres humains de se découvrir en tant que communauté, afin de transmettre des émotions, des sentiments et des pensées visant à construire un monde meilleur, un monde dans lequel - même après mille péripéties - à la fin, le juste, le bon et le beau l'emportent. Il me suffirait d’avoir appris et retenu cela pour pouvoir encore aujourd’hui, presque une décennie après sa mort, transmettre l’espoir et la foi dans ses idéaux artistiques qui n’ont jamais été dissociés du projet d’une société meilleure.
 

  • Aujourd’hui, vous reprenez sa mise en scène pour cette production d’I Lombardi alla prima crociata qui se jouera fin mars à l’Opéra de Monte-Carlo, comment définiriez-vous l’approche artistique de cette mise en scène ?


La mise en scène des Lombards, que l'on verra à Monte-Carlo, a marqué un changement radical dans l'interprétation de cet opéra, qui a été partagé et apprécié par les plus grands spécialistes de Verdi : la mise en scène de Puggelli a mis en évidence le message de paix, confié au personnage de Giselda, faisant de son "No, Dio nol vuol !" un chant contre toutes les guerres et tous les conflits, en particulier ceux menés au nom de la religion. Dans le même temps, Puggelli revient à la grande idée scénographique qui avait inspiré Guttuso pour La forza del destino à la Scala, pour laquelle il avait conçu un rideau de scène inspiré de Guernica. Après le premier acte, ou l’antériorité de l'histoire est racontée, l'action des Lombards se situe à Jérusalem, où - hier comme aujourd'hui - différentes religions coexistent. C’est pour cette raison que Puggelli a souhaité lancer un message de paix, en plaçant au centre de la scène le Mur des Lamentations, qui constitue la référence iconographique de la deuxième partie du spectacle. Sans vouloir trop en dévoiler, je peux dire que l’Opéra se termine, après d'innombrables conflits et carnages, par une lueur d'espoir, au moment où apparaît la Ville Promise, la Ville de l'Utopie, où des personnes de religions différentes, ennemies dans des guerres injustes, se retrouvent comme des frères, dans une étreinte universelle.

Pendant la collaboration de près de deux décennies avec Lamberto, j'ai appris le "métier" du théâtre dans tous ses aspects techniques et idéologiques. Aujourd'hui, j'espère vous proposer une mise en scène qui se nourrit de ces enseignements et porte un regard sur notre époque, en amplifiant la profondeur psychologique des personnages, la dynamique des relations, le dynamisme des actions scéniques et la dimension "contemporaine" de cette production.
 

  • Quelques mots sur la Fondation Lamberto Puggelli dont vous êtes la présidente ?


Lamberto croyait beaucoup au don de l'art et de l'éducation culturelle adressé à tous ceux qui, pour des raisons économiques ou parce qu'ils n'étaient pas éduqués à ces valeurs, ne pouvaient pas s'offrir le plaisir du théâtre. Ses spectacles étaient toujours bondés de gens de la rue, même de vendeurs ambulants et de mendiants, qu'il accueillait dans son théâtre, le Machiavelli, sans leur demander de payer leur place, mais en les invitant à entrer et à assister aux spectacles. La Fondation Onlus Lamberto Puggelli, que je préside et dont le directeur artistique est le professeur Giuseppe Montemagno, poursuit cette mission : faire du théâtre, de l'art et de la recherche du beau, un moteur pour changer notre époque, en introduisant des valeurs, parfois obsolètes, qui nous aident à vivre à un niveau de conscience plus élevé. Concrètement, la Fondation propose des formations artistiques gratuites dans les domaines du théâtre et de l'opéra, en organisant des masterclasses avec des artistes de renommée internationale, des cours d'apprentissage de la musique pour les jeunes des quartiers défavorisés, des expositions d'art figuratif, des rencontres culturelles et littéraires, et des initiatives souhaitées et organisées par de jeunes étudiants universitaires. En outre, elle met à disposition à ses utilisateurs une bibliothèque spécialisée dans le théâtre, une bibliothèque de journaux et de périodiques, ainsi qu'une précieuse collection privée de peintures, d'œuvres figuratives, de croquis de scène et de dessins de costumes réalisés pour les productions de Puggelli par certains des plus grands artistes de son temps.

Plus d'informations sur la Fondation Lamberto Puggelli : http://fondazionelambertopuggelli.org/

A propos de Grazia Pulvirenti

Grazia Pulvirenti est metteur en scène et professeur d’université. Après avoir suivi des cours de mise en scène d’opéra au Max Reinhardt-Seminar de la Hochschule für Musik und darstellende Kunst de Vienne, elle a fait ses débuts au Teatro Regio de Parme dans Un bal masqué. Depuis 1994, elle a mis en scène de nombreuses pièces et collaboré en tant que co-metteur en scène et assistante avec des metteurs en scène majeurs tels Lamberto Puggelli, Giancarlo Cobelli, Claude d’Anna, Werner Herzog, John Cox, Pet Halmen, Giorgio Strehler. Elle a ainsi travaillé avec des artistes lyriques comme Mirella Freni, Nicolai Ghiaurov, Giuseppe Filianoti, Michele Pertusi, Marcelo Álvarez, Salvatore Licitra, Giuseppe Gipali, Jessica Pratt ou Roberto Frontali. Elle est en outre l’auteur de nombreux essais sur le théâtre et la littérature, présidente de la Fondation Lamberto Puggelli, présidente du centre de recherche interdisciplinaire Neuro Humanities Studies de l’université de Catane et présidente de la Société Goethe d’Italie.