Actualités

21.04.2021 - Interview de Jean-Romain Vesperini, metteur en scène de Boris Godounov

Dès demain, à l'Opéra de Monte-Carlo sera présenté pour la toute première fois la version primitive de Boris Godounov de Modeste Moussorgski ! A cette occasion, nous avons questionné le metteur en scène, Jean-Romain Vesperini, en charge de cette nouvelle production de l'Opéra de Monte-Carlo.


Pour clôturer la saison 2020-2021, vous viendrez pour la première fois à l’Opéra de Monte-Carlo, pour réaliser la mise en scène de la version primitive de Boris Godounov. Quelles sont les différences majeures entre cette version et la version remaniée que l’on connait ?

Jean-Romain Vesperini : C’est effectivement la première fois que je viens travailler à Monaco et avec une œuvre de répertoire, bien connue de la maison puisque Fiodor Chaliapine a marqué l’histoire de l’Opéra de Monte-Carlo dans le rôle de Boris Godounov. Mais ce sera également la première fois qu’y sera donnée la version initiale de l’œuvre, écrite par Moussorgski en 1869. Donc une première pour moi, et pour cette version de l’œuvre ! Moussorgski a écrit deux versions de Boris Godounov. Une en sept tableaux, la version que nous allons présenter, et l’autre en quatre actes dans laquelle la censure lui avait demandé d’ajouter un rôle féminin, en tout cas, de lui donner plus d’importance. Il n’y avait pas d’histoire d’amour dans la version primitive donc il a dû « broder » et inventer toute une histoire en développant des personnages. Après la mort du personnage de Boris, il a ajouté un dernier acte que nous ne jouerons pas. Notre version sera uniquement concentrée sur le protagoniste. On le suivra de son sacrement jusqu’à sa mort. C’est une version sans entracte qui est beaucoup plus condensée et qui permet de saisir toutes les nuances et la complexité du personnage de Boris.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre approche de l’œuvre?

JRV : D’abord, j’ai une grande sensibilité et un amour profond pour la culture russe. Lorsqu’on pense à Boris Godounov, on pense évidemment à un opéra politique. Mais à travers cette version primitive, il y a plein d’autres notions qui viennent, comme des petites tâches, enrichir l’œuvre de Moussorgski. A travers mon approche, j’ai souhaité que toutes ces notions soient révélées. Je me suis intéressé notamment aux concepts fantastiques et mystiques très importants chez Moussorgski. Et aussi à la notion humoristique puisqu’il faut savoir que dans la culture russe, même dans les pièces les plus dramatiques, on y découvre une certaine légèreté. Et c’est aussi en cela que réside cette culture à laquelle je suis profondément attaché, ce mélange de principes et cet enchaînement de scènes, tantôt tragiques, tantôt pathétiques, tantôt populaires, qui sont riches de tout le folklore russe. J’ai souhaité réaliser une interprétation contemporaine des traditions russes en transposant l’histoire dans un décor épuré qui saura néanmoins nous révéler toutes les saveurs de l’œuvre. L’opéra russe trouve sa richesse au travers de personnages développés dans toutes leurs nuances, du début à la fin de l’œuvre. Aussi, une foule de tous petits rôles qui, pris indépendamment n’auraient pas d’apport dramatique conséquent, constituent en réalité un ensemble de « petites touches impressionnistes » venant révéler en relief, la très grande profondeur de l’œuvre. Il me semble que c’est une particularité que nous trouvons uniquement dans l’opéra russe. Je vois cela comme un aspect réellement poétique, qui sait apporter à l’œuvre, un véritable univers, une atmosphère singulière… Boris est censé avoir tué le fils du précédent Tsar pour accéder à la couronne. Depuis son sacrement et tout au long de l’œuvre, nous assistons à l’évolution de son sentiment de culpabilité jusqu’à ce qu’il meurt finalement de ce fardeau trop lourd à porter. Cette culpabilité nous apparaît à travers deux visions. Dans certaines scènes, elle se manifeste par le prisme de rapports très concrets, très psychologiques, très politiques. Dans d’autres, elle se dévoile à travers de scènes beaucoup plus mystiques et fantastiques. Dans mon approche de l’œuvre et ma mise en scène, j’ai vraiment essayé de prendre tout cela en compte et de le transmettre du mieux possible au public.

Vous avez un parcours atypique. Qu’est-ce qui, pour vous, est déterminent dans la progression de votre carrière ? 

JRV : Il est vrai que mon parcours est un peu original, un peu éclectique, puisque je n’appartiens à aucune « chapelle ». J’ai une formation d’acteur, une formation de chanteur lyrique. Je travaille au théâtre, à l’Opéra. Je fais des mises en scène dans le théâtre public, mais aussi dans le théâtre privé… J’ai eu l’occasion de me former en mise en scène auprès de maîtres en la matière comme Luc Bondy, Peter Stein ou Georges Lavaudant. Je me suis vraiment rendu compte qu’une grande partie de la richesse de notre métier résidait surtout dans les rencontres, les projets. Et c’est comme cela que j’ai réussi à bâtir mon parcours. Je n’ai jamais souhaité n’appartenir qu’à une seule filière. D’ailleurs, j’aimerais également devenir directeur d’institution alors il m’arrive de me présenter à certaines offres. Ce sont tous ces chemins qui nourrissent chacune de mes expériences en me permettant de rencontrer de nouvelles personnes et d’apporter ainsi différents regards.