Puccini La bohème
dimanche 10 novembre 2024 - 15 h
mercredi 13 novembre 2024 - 20 h
mardi 19 novembre 2024 - 19 h (sur invitation du Palais)
Opéra en quatre tableaux
Musique de Giacomo Puccini (1858-1924)
Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après les Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger (1849)
Création : Turin, Teatro Regio, 1er février 1896
Festival centenaire Puccini
Coproduction avec l'Opéra royal de Mascate, Oman
Lorsque Giacomo Puccini se tourna vers Giacosa et Illica, qui avaient déjà collaboré fructueusement avec lui sur le livret de Manon Lescaut, il dut batailler pour transformer en un drame lyrique convaincant les Scènes de la vie de bohème du poète français Henry Murger (1822-1861). Comble de l’infortune, lorsque l’opéra, enfin achevé, fut créé à Turin en 1896, il reçut des critiques défavorables malgré la direction superlative d’Arturo Toscanini.
Les quatre actes brefs de La bohème nous apparaissent pourtant si bien équilibrés : leur mélange idéal de légèreté, d’exubérance, de lyrisme, de sentiments sincères et de tristesse déchirante est simplement confondant. L’écriture orchestrale est colorée, toujours pertinente, et les parties chantées évoluent avec fluidité entre des conversations très naturelles et quelques-uns des airs les plus mémorables de l’histoire de l’opéra. Ces représentations de La bohème bénéficient d’une distribution prestigieuse, menée par Anna Netrebko dans le rôle de Mimì.
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Chœur d’enfants de l’Académie de musique Rainier III
MAÎTRES D’ŒUVRE
Direction musicale
Marco Armiliato
Mise en scène
Jean-Louis Grinda
Assistante à la mise en scène
Vanessa d’Ayral de Sérignac
Décors
Rudy Sabounghi
Vidéos
Julien Soulier
Costumes
David Belugou
Lumières
Laurent Castaingt
Chef de chant
Kira Parfeevets
Chef de chœur
Stefano Visconti
SOLISTES
Mimi (8, 10, 13 Nov)
Anna Netrebko
Musetta (8, 10, 13 Nov.) & Mimi (19 Nov)
Nino Machaidze
Musetta (19 Nov)
Mariam Battistelli
Rodolfo
Yusif Eyvazov
Marcello
Florian Sempey
Schaunard
Biagio Pizzuti
Colline
Giorgi Manoshvili
Benoît
Fabrice Alibert
Alcindoro
Matteo Peirone
Parpignol
Vincenzo di Nocera
Un sergent
Vincenzo Cristofoli
Un douanier
Matthew Thistleton
Un vendeur ambulant
Walter Barbaria, Domenico Cappuccio & Thierry di Meo
FIGURATION
Yuliya Ustinov
Heathcliff Bonnet
Nicolas Vitale
Sophie Boursier
Julia Zolynski
Emmanouela Eleni Avgoustianou
Hind Yasmine Guefif
CHOEUR D’ENFANTS DE L’ACADEMIE DE MUSIQUE RAINIER III
Chef de chœur
Bruno Habert
Ophélie HABERT
Romane DUCHESNE
Sacha DUCHESNE
Agathe LANDAU
Virgile BLOCH
Chloé MACCHI
Grace GUERRERO
Alice Contaldo
Anastasia DE MARZIA
Arabella PIERRE
Mathilde GRINDA
Matteo SIMONETTI
Aurélien BILLY
Joeline KALBFLEISCH
Egon ROSTAGNI
Friederike ARMELIN
Samantha DIMEO
Cassiopea DIMEO
Léa GUILLERET
Maurice REVEST
Jude WARMUZ
Léana GAUDIO
Chloé CELLARIO
Justine LEBLANC
Inès BEAUVOIS
Anais GABELLA TARDITI
Soan DELAPORTE MARIETTE
Mai Li PEUCH
CHŒUR DE L’OPÉRA DE MONTE-CARLO
Chef de chœur
Stefano Visconti
Consultant pour l’organisation musicale & assistant chef de chœur
Aurelio Scotto
Régisseuse du chœur & bibliothécaire
Colette Audat
Sopranos I
Galia BAKALOV
Antonella CESARIO
Chiara IAIA
Giovanna MINNITI
Felicity MURPHY
Leslie Olga Visco
Mariia Komarova*
Biagia Puccio*
Erica Rondini*
Ronja Weyhenmeyer*
Sopranos II
Rossella ANTONACCI
Valérie MARRET
Letizia PIANIGIANI
Laura Maria ROMO CONTRERAS
VITTORIA GIACOBAZZI
Elena Rogova*
Mezzo-sopranos
Teresa BRAMWELL-DAVIES
Géraldine MELAC
Suma MELLANO
Federica SPATOLA
Francesca Bargellini*
Taisiya Korobetskaya*
Altos
ORNELLA CORVI
Maria-Elisabetta DE GIORGI
Catia PIZZI
Paola SCALTRITI
Rosa TORTORA
Tina Chikvinidze*
Alessandra Masini*
Ténors I
Walter BARBARIA
Lorenzo CALTAGIRONE
Domenico CAPPUCCIO
Vincenzo DI NOCERA
Thierry DIMEO
Nicolo LA FARCIOLA
Manfredo Meneghetti*
Andrea Civetta*
Ténors II
Davide Minoliti
Pasquale FERRARO
Fabio MARZI
Adolfo SCOTTO DI LUZIO
Salvatore TAIELLO
Marco Angelo Müller*
Barytons
Fabio BONAVITA
Vincenzo CRISTOFOLI
Kyle Patrick Sullivan
Przemyslaw Baranek
Nicolo Bartoli*
Armando Napoletano*
Basses
Stefano Arnaudo
Daniele Del Bue
Paolo MARCHINI
Edgardo RINALDI
Matthew THISTLETON
Eugenij Bogdanowicz*
Daniele Gabrieli*
*choristes supplémentaires pour les représentations de La bohème
ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE MONTE-CARLO
Directeur artistique et musical
KAZUKI YAMADA
Premiers violons
David Lefèvre
Liza Kerob
Sibylle Duchesne
Ilyoung Chae
Diana Mykhalevych
Gabriel Milito
Mitchell Huang
Thierry Bautz
Isabelle Josso
Morgan Bodinaud
Milena Legourska
Jae-Eun Lee
Adela Urcan
Evgeny Makhtin
Seconds violons
Peter Szüts
Nicolas Delclaud
Camille Ameriguian-Musco
Frédéric Gheorghiu
Nicolas Slusznis
Alexandre Guerchovitch
Gian Battista Ermacora
Laetitia Abraham
Katalin Szüts-Lukacs
Eric Thoreux
Raluca Hood-Marinescu
Andriy Ostapchuk
Sofija Radic
Hubert Touzery
Altos
François Méreaux
Federico Andres Hood
François Duchesne
Charles Lockie
Richard Chauvel
Mireille Wojciechowski
Sofia Timofeeva
Tristan Dely
Raphaël Chazal
Ying Xiong
Thomas Bouzy
Ruggero Mastrolorenzi
Violoncelles
Thierry Amadi
Delphine Perrone
Alexandre Fougeroux
Florence Riquet
Bruno Posadas
Thomas Ducloy
Patrick Bautz
Florence Leblond
Thibault Leroy
Caroline Roeland
Contrebasses
Matthias Bensmana
Tarik Bahous
NN
Jenny Boulanger
Sylvain Rastoul
Eric Chapelle
Dorian Marcel
Flûtes
ANNE MAUGUE
RAPHAËLLE TRUCHOT BARRAYA
DELPHINE HUEBER
Piccolo
MALCY GOUGET
Hautbois
MATTHIEU BLOCH
MATTHIEU PETITJEAN
MARTIN LEFÈVRE
Cor anglais
NN
Clarinettes
MARIE-B. BARRIÈRE-BILOTE
Véronique Audard
Petite clarinette
DIANA SAMPAIO
Clarinette basse
nn
Bassons
NN
ARTHUR MENRATH
MICHEL MUGOT
Contrebasson
FRÉDÉRIC CHASLINE
Cors
PATRICK PEIGNIER
ANDREA CESARI
DIDIER FAVRE
BERTRAND RAQUET
LAURENT BETH
DAVID PAUVERT
Trompettes
MATTHIAS PERSSON
GÉRALD ROLLAND
SAMUEL TUPIN
RÉMY LABARTHE
Trombones
JEAN-YVES MONIER
GILLES GONNEAU
LUDOVIC MILHIET
Tuba
FLORIAN WIELGOSIK
Timbales & Percussions
Julien Bourgeois
Mathieu Draux
Antoine Lardeau
Noé Ferro
Harpe
SOPHIA STECKELER
PERSONNEL DE SCENE
Directeur de scène
Xavier Laforge
Régisseur général
Elisabetta Acella
Régisseur de scène
Jérôme Chabreyrie
Régisseur lumières
Ferxel Fourgon
Régisseur sur-titrage
Sarah Caussé
Régisseurs enfants
Charline Amayenc
Laëtitia Estiot
TECHNIQUE
Directeur technique
Carlos Proenza
Responsable du bureau d’études
Nicola Schmid
Chef machiniste
Olivier Kinoo
Yann Moreau
Sous-chef machiniste
Jean-François Faraut
Peintre décorateur
Laurent Barcelo
Pupitreur machinerie
Schama Imbert
Techniciens de plateau
Jean-Philippe FARAUT
Morgan DUBOUIL
Luc REMILIEN
Nicolas MANCEL
Enzo CIMAMONTE
Khalid NEGRAOUI
David M'BAPPÉ
Mathias CATALDI
Chef électricien et vidéo
Benoît Vigan
Chef lumières adjoint
Dino Bastieri
Sous-chef lumières
Gaël Le Maux
Pupitreur lumières
Gregory Masse
Techniciens lumière
Nicolas ALCARAZ
Kevin CUDIA
Thomas DUONG
Guillaume BREMOND
Marine GENNA
Harley BASILE
Alain MOREL
Ludovic DRUIT
Marine GENNA
Grégory CAMPANELLA
Alain MOREL
Krystel OKWELANI
Techniciens vidéo
Felipe MANRIQUE
Andolin Fanti
Chef accessoiriste
Audrey Moravec
Accessoiristes
Roland BIREN
Franck ESCOBAR
Nicolas LEROY
Basile Landry
Chef costumière-habilleuse
Eliane Mezzanotte
Chef costumière-habilleuse adjointe
Emilie Bouneau
Sous-chef costumière-habilleuse adjointe
Véronique TETU
Habilleurs
Stéphanie PUTEGNAT
Nadine CIMBOLINI
Edwige GALLI
Lauriane SENET
Christian CALVIERA
Florence CHAPUIS RINALDINO
Karinne MARTIN
Roxane AVELLO
Julie JACQUET
Lili FORTIN
Chef perruquière-maquilleuse
Déborah Nelson
Chef perruquière-maquilleuse adjointe
Alicia Bovis
Perruquiers
Jean-Pierre GALLINA
Marilyn RIEUL
Corinne PAULÉ
Agnès LOZANO
Maquilleurs
Francine RICHARD
Patricia ROCHWERG
Sophie KILIAN TERRIEN
Billetterie
Responsable billetterie
Virginie Hautot
Responsable adjointe billetterie
Jenna Brethenoux
Service billetterie
Ambre Gaillard
Dima Khabout
Assmaa Moussalli
« Je chante des opéras de Puccini depuis l’âge de 28 ans. Ce fut d’abord La bohème (à commencer par le rôle de Musetta) puis Tosca, Manon Lescaut et enfin Turandot. Je compte ajouter prochainement La fanciulla del West à mon répertoire. Les grands titres de Puccini représentent donc une part importante dans mon “ régime vocal ”. Sa musique est un véritable miel pour la voix. Il est nécessaire de posséder un bel instrument et de pouvoir répondre à ses exigences vocales, mais lorsqu’on y parvient, c’est l’une des plus belles aventures pour un chanteur. C’est incroyable que nous célébrions le centenaire de sa mort, car j’ai l’impression que ses opéras nous accompagnent depuis toujours. »
Premier tableau
In soffitta [Dans une mansarde]
Paris, veillée de Noël, vers 1830, dans la mansarde du Quartier latin où demeurent le peintre Marcello, le poète Rodolfo, le philosophe Colline et le musicien Schaunard.
Marcello travaille à son tableau La Traversée de la mer Rouge, les doigts engourdis par le froid. Le bois manque et, pour réchauffer la pièce, Rodolfo sacrifie son dernier drame au feu («Nei cieli bigi»). Entre Colline, qui a tenté en vain de gager ses livres. Les trois amis ironisent sur la situation quand paraissent deux livreurs, les bras chargé de victuailles et de bois. Schaunard les suit de peu, l’air triomphateur : il a reçu quelque argent pour avoir débarrassé un irascible Anglais du perroquet de sa voisine. Ses amis écoutent à peine son récit, tant ils ont hâte de festoyer. Arrive Benoît, le propriétaire, venu réclamer son dû. Les quatre compagnons servent à boire au vieil homme, le forcent à raconter ses conquêtes féminines avant de le jeter dehors en se moquant. Marcello, Colline et Schaunard partent au café Momus tout proche, et Rodolfo promet de les rejoindre dès qu’il aura fini la rédaction d’un article.
On frappe : c’est Mimì, la voisine, dont la chandelle s’est éteinte. Rodolfo offre du vin et du feu à la jeune fille, chancelante. Au moment de partir, Mimì se rend compte qu’elle a égaré sa clef. Tous deux se mettent à sa recherche («Oh ! sventata, sventata»). Les deux chandelles s’éteignent et, dans l’obscurité, leurs mains se rencontrent. Le poète prend avec émotion la menotte gelée de Mimì et se présente à elle («Che gelida manina… Chi son ? son un poeta»). À son tour, Mimì lui raconte sa vie solitaire («Mi chiamano Mimì»). On entend la voix des trois autres comparses, impatients que Rodolfo les rejoigne. S’avouant leur amour, Rodolfo et Mimì partent pour le café («O soave fanciulla»).
Second tableau
Il Quartiere Latino [Le Quartier latin]
Dans les rues du Quartier latin, la foule grouille au milieu des camelots. Rodolfo achète un chapeau à Mimì, puis la présente à ses amis au café tout proche. Tandis que des enfants s’affairent autour du marchand de jouets Parpignol, les quatre bohémiens et Mimì commandent à souper. Entre Musetta, une ancienne bonne amie de Marcello ; elle est au bras d’un vieux et riche galant, Alcindoro. Désireuse de regagner le cœur du peintre, elle se lance dans une valse langoureuse («Quando me’n vo soletta»). Elle prétexte un problème de chaussure pour éloigner Alcindoro et retomber dans les bras de Marcello. Pendant ce temps, les quatre amis se rendent compte avec horreur que le pécule de Schaunard a déjà fondu et qu’ils ne peuvent payer leur repas. Musetta trouve la solution : il suffira au garçon de présenter la facture à Alcindoro quand il reviendra avec les chaussures neuves. Les bohémiens se mêlent à une troupe de soldats et quittent les lieux en chantant la gloire du Quartier latin.
Troisième tableau
La Barriera d’Enfer [La Barrière d’Enfer]
Fin février, aux portes de Paris, par une aube glaciale. Laitières, campagnardes, maraîchers passent la barrière d’octroi. Mimì approche, à la recherche de l’auberge où Marcello s’est installé avec Musetta, en échange de travaux de décoration. Elle expose sa détresse au peintre : Rodolfo est d’une jalousie maladive qui rend leur vie commune impossible («Rodolfo m’ama»). Marcello lui conseille de prendre exemple sur son propre couple, libre et insouciant. Il s’effraye de la toux de Mimì, lorsque survient Rodolfo. Mimì, cachée, entend son amant l’accuser de coquetterie et d’infidélité. Rodolfo finit par avouer à Marcello qu’il ment ; il aime encore Mimì, mais est effrayé par l’avenir : il sait Mimì malade, et leur existence de misère la condamne à brève échéance («Mimì è una civetta»). Ces mots alarment Mimì ; sanglots et toux révèlent sa présence. Elle se résigne à quitter Rodolfo («Donde lieta uscì»). Rodolfo tente vainement de la rassurer sur son état de santé. Ils se réconcilient, se donnant un sursis jusqu’au printemps, tandis qu’éclate une scène de jalousie entre Marcello et Musetta («Addio, dolce svegliare alla matina !»).
Quatrième tableau
In soffitta [Dans une mansarde]
Quelques mois plus tard, Rodolfo et Marcello se plaignent de leur solitude dans la mansarde. Leurs amies les ont quittés pour d’autres amants plus fortunés («In un coupé... O Mimì, tu più non torni»). Colline et Schaunard apportent un repas frugal : du pain et du hareng. Pour tromper la faim, les bohémiens singent un festin à la cour, avec danses, révérences et duel. Le joyeux intermède est interrompu par l’irruption de Musetta : Mimì se trouve au pied de l’escalier, dans une faiblesse extrême. Tandis que Rodolfo se précipite pour l’accueillir, Musetta raconte à ses compagnons que Mimì l’a suppliée de l’amener chez son amant pour y mourir. Une fois Mimì couchée, il s’agit de trouver de quoi la soulager. Musetta envoie Marcello vendre ses boucles d’oreille pour acheter un remontant et part chercher son manchon. Colline va porter sa redingote au mont-de-piété, accompagné de Schaunard («Vecchia zimarra, senti»). Restés seuls, Mimì et Rodolfo se remémorent leur rencontre et les premiers temps de leur amour («Sono andati ?»). Musetta et Marcello reviennent, apportant cordial et manchon et annonçant l’arrivée du médecin. Musetta prie. Mais lorsque Schaunard et Colline arrivent avec l’argent, il est trop tard ; Mimì a rendu son dernier soupir, apaisée, au milieu de ses amis réunis. Rodolfo répète son prénom, hébété.
Lorsque les droits d’auteur du roman-feuilleton d’Henry Murger Scènes de la vie de bohème, publié de 1845 à 1848 dans Le Corsaire-Satan, tombèrent dans le domaine public, c’est non pas un, mais deux compositeurs italiens qui jetèrent dessus leur dévolu : Giacomo Puccini et Ruggero Leoncavallo. Lorsqu’une rencontre fortuite dans un café de Milan fit découvrir cette coïncidence aux deux musiciens, c’en fut terminé d’une amitié qui s’était traduite, notamment, par la collaboration de Leoncavallo au livret de Manon Lescaut (1893). Une bataille s’engagea par éditeurs et journaux interposés, qui ne laissa pas de vainqueur : c’est au public qu’il reviendrait de trancher.
Alors que Puccini s’était mis plus lentement que son rival à la composition de sa Bohème, il le grilla au poteau dans la course à la création. Son opéra fut présenté au public du Teatro Regio de Turin le 1er février 1896, trois ans jour pour jour après le triomphe de Manon Lescaut, sous la direction d’un jeune maestro prometteur : Arturo Toscanini. L’accueil fut mitigé. Deux mois plus tard, début avril, l’opéra faisait un tabac à Palerme. Puccini rongea son frein plus d’un an avant que l’ouvrage de Leoncavallo affronte à son tour la scène (6 mai 1897, à la Fenice de Venise). Ces débuts furent plutôt réussis ; un jeune ténor appelé à la plus grande gloire, Enrico Caruso, s’y fit remarquer. Mais, après dix ans de concurrence, le tribunal de l’histoire trancha en faveur de Puccini.
Description de la vie quotidienne d’un groupe d’artistes et intellectuels parisiens sous la monarchie de Juillet, les Scènes de la vie de bohème furent inspirées à Murger par sa propre expérience d’écrivain sans le sou. À la carrière de droit auxquels le destinaient ses parents, il avait préféré une existence incertaine au milieu d’artistes en devenir et de filles aux mœurs légères. Il fréquentait assidûment le café Momus, établissement qui occupait, au 17, rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, le rez-de-chaussée du Journal des débats. Les meilleures plumes de la revue – Chateaubriand, Sainte-Beuve, Taine, Renan – s’y retrouvaient et y débattaient avec tout ce que Paris comptait de bohème littéraire et artistique. C’est là que Rodolphe, Marcel, Schaunard et Colline feront connaissance dans le roman, avant d’emménager ensemble dans la mansarde.
Rodolphe, c’est Murger lui-même. Schaunard, c’est son ami Alexandre Schanne. Gustave Colline est à la croisée du théologien Jean Wallon et du philosophe Marc Trapadoux, géant remarquable à son manteau vert (la redingote sacrifiée dans la scène finale de l’opéra). Derrière Marcel, on reconnaît deux peintres, Marcel Lazare et Tabar (lequel avait véritablement peint une toile intitulée Le Passage de la mer Rouge, avant d’en changer le titre et le sujet faute d’argent).
Mimì et Musetta, les deux figures retenues par Illica au sein d’un vaste panorama féminin, empruntent les traits de plusieurs amies de Murger ; mais le prénom de Mimì provient d’un roman de Musset, Mimi Pinson, profil de grisette, paru en 1845. Chez Murger, c’est toutefois une certaine Francine qui frappe chez son voisin pour rallumer sa bougie éteinte, cherche avec lui dans le noir sa clef égarée, réchauffe dans les siennes ses mains gelées et meurt dans ses bras de tuberculose.
Puccini et ses librettistes, Luigi Illica et Giuseppe Giacosa, ne pouvaient s’appuyer sur la pièce de théâtre que Murger, aidé de Théodore Barrière, avait tiré en 1849 de son roman sous le titre de La Vie de bohème : elle était encore protégée. Qu’importe : avec sa structure en vingt-trois épisodes indépendants et simultanés, comme autant de pièces d’un patchwork qu’il revenait au lecteur de relier entre elles, le roman s’accordait parfaitement aux désirs du compositeur. Illica opta tout d’abord pour une découpe en cinq tableaux, puis il supprima le troisième (un bal improvisé où Mimì rencontre le vicomte Paolo, rendant Rodolfo fou de jalousie), resserrant l’action sur les quatre tableaux que l’on connaît aujourd’hui.
Claire Delamarche
Quatrième opéra de Puccini, La bohème touche les cœurs par les moyens les plus immédiats. Mimì est de ces héroïnes que chacun a envie de protéger, de cajoler, si douce et fragile. Et, avec leurs misères grandes et petites, leur manière de faire contre mauvaise fortune bon cœur, leurs joies et leurs aspirations, les bohémiens peuvent être chacun de nous. Puccini se trouve ici à son meilleur ; mais il déploie son art sans grandiloquence, attentif aux infimes détails de la vie qui, ainsi parés de passion et d’humanité, se chargent de grandeur et atteignent à l’universalité.
Avec La bohème, Puccini disposait d’un livret concis et parfaitement équilibré. Le léger et le tragique, l’exubérant et le tendre s’y répartissent à part égales. Deux huis-clos dans la mansarde encadrent deux tableaux dans les rues de Paris ; l’amour délicat et intime entre Rodolfo et Mimì contrebalance celui, plus passionné et démonstratif, de Marcello et Musetta. Le froid, la neige tendent un fil discret reliant ces tableaux apparemment disparates, jusqu’à envahir la scène lors de la mort de Mimì.
Puccini ouvre l’opéra par un motif vigoureux symbolisant la joyeuse insouciance des bohémiens ; ce motif (que l’on retrouvera au début du quatrième tableau) provient d’un Capriccio sinfonico pour orchestre que le musicien composa lors de ses propres années de bohème estudiantine, lorsqu’il était élève au conservatoire de Milan et partageait une chambre avec Mascagni.
La palette musicale est d’une extraordinaire variété. Dans la première moitié du premier tableau, Puccini manie l’humour jusqu’à la caricature (l’épisode où les quatre compères rudoient le malheureux Benoît), se rapprochant de certaines scènes de Falstaff, l’ultime opéra de Verdi (1893). Lorsque Rodolfo décide de rester seul, un solo de violon, anticipant sur l’aria prochaine du poète, fait basculer l’atmosphère et Mimì entre. Tout l’art vocal de Puccini est ici résumé : des airs commençant sur la pointe des pieds, presque hésitants, prenant corps peu à peu en des mélodies de plus en plus sensuelles.
Dans le second tableau, largement inventé par Illica, Puccini varie les plaisirs musicaux en une vaste fresque de personnages et de situations pittoresques. Au milieu de cette joyeuse cohue, la valse de Musetta irradie de volupté.
Le troisième tableau est né lui aussi de l’imagination d’Illica. Puccini commença par le refuser, craignant (comme pour l’acte abandonné dans la cour de chez Musette) qu’il ne ralentisse trop l’action. Il aurait été dommage de se priver d’un si beau tableau, qu’ouvre une peinture musicale saisissante du froid glacial au petit matin (des quintes à vide aux flûtes et harpe évoquant la danse des flocons de neige) et qu’illumine l’air de Mimì «Donde lieta uscì».
La triste fin de Mimì empoigna Puccini au plus profond de lui-même. Sur le manuscrit, au moment où expire sa fragile héroïne, il dessina un crâne et deux os en croix, comme sur un pavillon de pirate, et inscrivit le simple mot : «Mimì». Ce passage fut le seul qu’il composa dans la solitude, loin de la rumeur du café La Bohème de Torre del Lago, où il aimait écrire entouré de ses amis. Il avoua avoir alors fondu en larmes.
Plus d’un siècle a passé depuis cette représentation palermitaine qui marqua l’envol de l’opéra ; et, durant toutes ces années, le public ne s’est jamais lassé, lui non plus, de pleurer à la mort de Mimì.
Claire Delamarche