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Opéra
Siegfried
Wagner
Wagner L'Or du Rhin Das Rheingold Opéra
Direction musicale Gianluca Capuano
Mise en scène Davide Livermore

Wagner L’Or du Rhin

Opéra
mercredi 19 février 2025 - 20 h (Gala)
vendredi 21 février 2025 - 20 h
dimanche 23 février 2025 - 15 h
mardi 25 février 2025 - 20 h
Opéra de Monte-Carlo

Prologue à L’Anneau du Nibelung
Musique et livret de Richard Wagner (1813-1883)
Création : Munich, Théâtre royal, 22 septembre 1869

Nouvelle production

Pour toute maison d’opéra, monter une nouvelle production d’un opéra de Richard Wagner représente un énorme défi pour l’ensemble de ses forces. En 2025, nous nous sommes fixé pour objectif de vous présenter le prologue de la Tétralogie, L’Or du Rhin, dans une spectaculaire mise en scène de Davide Livermore.

L’aspect révolutionnaire de cette production réside toutefois dans son approche musicale, au-delà des tentatives récentes engagées par d’autres scènes : la recréation du son originel de l’orchestre, l’attention à la préservation de la clarté de la parole, un soin particulier porté à l’interaction entre la voix et l’orchestre, la différenciation entre la déclamation et les passages plus cantabile.

Le chef d’orchestre Gianluca Capuano dirigera une équipe de chanteurs triés sur le volet et Les Musiciens du Prince, notre orchestre sur instruments d’époque qui, ces dernières années, s’est fait un nom en jouant des opéras allant de Monteverdi à Verdi. Il est maintenant prêt à présenter sa propre vision, novatrice et sans doute étonnante, de l’œuvre de Wagner.

Vidéo

1 ©OMC - Cassette Vidéo
Maîtres d'œuvre
Direction musicale | Gianluca Capuano
Mise en scène & Décors | Davide Livermore
Costumes | Gianluca Falaschi
Lumières | Antonio Castro
Vidéos | D-Wok
Décors | Eleonora Peronetti , Paolo Gep Cucco
Assistant à la mise en scène | Diego Mingolla
Assistant à la direction musicale | Benedikt Sauer
Assistante aux costumes | Anna Missaglia
Chef de chant | Aurelio Scotto
Musicologue | Kai Hunrich Muller
Distribution
Donner | Kartal Karagedik
Froh | Omer Kobiljak
Fasolt | David Soar
Alberich | Péter Kálmán
Fricka | Deniz Uzun
Freia, Woglinde | Mélissa Petit
Wellgunde | Kayleigh Decker
Flosshilde | Alexandra Kadurina
Les Musiciens du Prince – Monaco
Biographies des artistes
Equipes artistiques et techniques

MAÎTRES D’ŒUVRE

Direction musicale
Gianluca Capuano

Mise en scène
Davide Livermore

Décors 
Davide Livermore, Eleonora Peronetti & Paolo Gep Cucco

Costumes
Gianluca Falaschi

Lumières
Antonio Castro

Vidéos
D-Wok

Assistant à la mise en scène
Diego Mingolla

Assistant à la direction musicale
Benedikt Sauer

Assistante aux costumes
Anna Missaglia

Chef de chant
Aurelio Scotto

Musicologue
Kai Hunrich Muller

SOLISTES

Wotan 
Christopher Purves

Donner
Kartal Karagedik

Froh 
Omer Kobiljak

Loge 
Wolfgang Ablinger-Sperrhacke

Fasolt 
David Soar

Fafner 
Wilhelm Schwinghammer

Alberich
Péter Kálmán

Mime 
Michael Laurenz

Fricka
deniz uzun

Freia, Woglinde 
Mélissa Petit

Erda 
Ekaterina Semenchuk

Wellgunde 
Kayleigh Decker

Flosshilde
Alexandra Kadurina

FIGURATION
Maud BOISSIÈRE
Lisa CHIROL
Hind Yasmine GUEFIF
Flore DENIS
Vladimir HUGOT
Artem USTINOV
Guillaume GALLO MANRIQUE
Nicolas VITALE

ENFANTS
Timothée Martin Péguy
Marcel Blanchard

LES MUSICIENS DU PRINCE - MONACO

General Manager
Margherita Rizzi Brignoli

Régisseurs orchestre
Nicolas Payan
Gleb Lyamenkov

Violons I
Thibault NOALLY (leader)
Ágnes KERTÉSZ
Andrea VASSALLE
Roberto RUTKAUSKAS
Fabrizio CIPRIANI
Nikita BUDNETSKIY
Anaïs SOUCAILLE
Beatrice SCALDINI
Muriel QUISTAD
Anna URPINA RIUS

Violons II
Nicolas MAZZOLENI (leader)
Francesco COLLETTI
Efix PULEO
Diego Moreno CASTELLI
Giovanni DALLA VECCHIA
Massimo PERCIVALDI
Reyes GALLARDO
Laura CAVAZZUTI
Svetlana FOMINA

Altos
Anne Sophie VAN RIEL (leader)
Jonathan PONET
Patricia GAGNON HUANG
Bernadette VERHAGEN
Emanuele MARCANTE
Elisa IMBALZANO

Violoncelles
Robin Geoffrey MICHAEL (leader)
Emilie WALLYN CROZATIER
Guillaume FRANCOIS
Antonio Carlo PAPETTI
Nicola BROVELLI
Nicolas FRITOT

Contrebasses
Roberto FERNÁNDEZ DE LARRINOA (leader)
Clotilde GUYON
Jean-Marc FAUCHER
Jussif BARAKAT

Flûtes
Pablo SOSA DEL ROSARIO (leader)
Reiko TSUIKI
Yat Ho TSANG

Flûte piccolo 
Giulia BARBINI

Hautbois
Pier Luigi FABRETTI (leader)
Andrea MION
Aviad GERSHONI

Cor Anglais
Guido CAMPANA

Clarinettes
Francesco SPENDOLINI (leader)
Roberta CRISTINI
Alejandro FARIÑA MARTÍN

Clarinette Basse
Bernhard ROETHLISBERGER

Bassons
Benny AGHASSI (leader)
Hugo RODRÍGUEZ ARTEAGA
Hannah VOSS

Contrebasson
Hugo RODRÍGUEZ ARTEAGA

Cors d’harmonie
Thomas HAUSCHILD (leader)
Elliot SEIDMAN
Fiorenzo RITORTO
Guillermo PEREZ IZQUIERDO
Ulrich HÜBNER
Claude Padoan
Dileno BALDIN
Richard Che-Wei WU

Tubas wagnériens
Ulrich HÜBNER (leader)
Claude PADOAN
Dileno BALDIN
Richard Che-Wei WU

Tuba Basse
Harm VUIJK

Trompettes 
Thibaud ROBINNE (leader)
Sebastian SCHÄRR
Patrick Martin DREIER

Trompette Basses
Hélène ESCRIVA

Trombones
Seth QUISTAD (leader)
Sverre RIISE

Trombone Basse
Daniel VESEL

Trombonne Contrebasse
Gunter CARLIER

Timbales
Sebastiano NIDI (leader)
Saverio RUFO

Percussions 
Tommaso SALVADORI

Harpe
Tiziana TAGLIANI ZANETTI (leader)
Marta GRAZIOLINO

PERSONNEL DE SCENE

Directeur de scène
Xavier Laforge

Régisseur général
Elisabetta Acella

Régisseur de scène
Karine Ohanyan

Régisseur lumières
Léa Smith

Régisseur sur-titrage
Sarah Caussé

Régisseur enfants
Céline Capacci

TECHNIQUE

Directeur technique
ND

Responsable du bureau d’études
Nicola Schmid

Chef machiniste
Olivier Kinoo
Yann Moreau

Chefs machinistes adjoints
Jean François Chopin
Franck Satizelle

Peintre décorateur
Laurent Barcelo

Serrurier métallier
Schama Imbert

Techniciens de plateau
Fahd LOFTI
Stéphane SOUICI
Bruno MARTINEZ
Nicolas MANCEL 
Khalid NEGRAOUI
Camille TAULELLE
Scott TASSONE

Chef électricien et vidéo
Benoît Vigan

Chefs électriciens adjoints
Gaël Le Maux
Nicolas Alcaraz

Techniciens lumières
Marine GENNA COSTA
Guillaume BREMOND
Bastien CARAMELLI
Romain LA BARBERA
Gaspard BELLET
Grégory CAMPANELLA
Baptiste MAGLIOLO

Pupitreurs lumières
Grégory Masse
Dylan Castori

Techniciens vidéos
Felipe MANRIQUE
Andolin FANTI

Chef accessoiriste
Audrey Moravec

Chef accessoiriste adjoint
Franck Escobar

Accessoiristes
Roland BIREN
Nicolas LEROY
Landry BASILE

Chef costumière-habilleuse
Eliane Mezzanotte

Chef costumière-habilleuse adjointe
Emilie Bouneau

Sous-chef costumière-habilleuse 
Véronique Tetu

Habilleurs 
Nadine CIMBOLINI
Lili FORTIN
Roxane AVELLO
Sandrine DUBOIS
Karinne MARTIN
Christian CALVIERA
Edwige GALLI
Florence CHAPUIS RINALDINO

Chef perruquière-maquilleuse
Déborah Nelson

Chef perruquière-maquilleuse adjointe
Alicia Bovis

Perruquiers
Corinne PAULÉ
Jean-Pierre GALLINA
Agnès LOZANO

Maquilleurs
Francine RICHARD
Sophie KILIAN TERRIEN
Marilyn RIEUL

Billetterie

Responsable billetterie
Virginie Hautot

Responsable adjointe billetterie
Jenna Brethenoux

Service billetterie
Ambre Gaillard
Dima Boughos
Assmaa Moussalli

Entretien avec Gianluca Capuano

En tant que musicien, homme de théâtre et philosophe, qu’est-ce qui vous passionne le plus chez Wagner ? 

Sans formation musicale préalable, je ne sais pas pourquoi j’ai commencé à écouter Wagner à l’âge de 9 ans. C’est ce qui m’a poussé à étudier l’allemand et à m’immerger dans l’univers wagnérien à un point tel que j’ai acquis un certain savoir dans ce domaine. Je désigne Wagner comme un compositeur « cosmopoétique ». Son pouvoir de création n’est comparable qu’à celui de Bach, probablement, et de quelques-uns des écrivains fondamentaux de la littérature occidentale, comme Dante, Shakespeare ou Tolstoï. 

Wagner voulait revenir à l’unité des arts de l’Antiquité classique, que les Grecs appelaient mousiké [μουσική] – l’art de la Muse. Ce terme recouvrait la totalité des arts du spectacle et contenait une profonde signification métaphysique, qui est l’essence même du concept de Gesamtkunstwerk [œuvre d’art totale] de Wagner. La tragédie grecque en est le premier témoignage et a servi d’inspiration permanente à Wagner, qui a simplement remplacé le contexte mythologique grec par le contexte germanique. Ce n’est pas un hasard si cet aspect a fasciné le jeune Nietzsche, qui, nommé professeur au département de grec de l’université de Bâle, a immédiatement exprimé son désir de rencontrer Wagner en personne.

Qu’y a-t-il de si singulier dans cette production de L’Or du Rhin ?

C’est la première fois qu’une lecture philologique d’une partition de Wagner sera proposée non pas en concert mais cette fois-ci mise en scène. En ce qui concerne l’aspect musical, j’aime me tourner vers des chanteuses célèbres telles que Lili Lehmann qui, à la demande de Wagner, a chanté une Fille du Rhin, une Walkyrie et l’Oiseau de la forêt dans le tout premier Ring, puis Brünnhilde dans la Tétralogie de 1896 à Bayreuth. Ses enregistrements nous en apprennent beaucoup sur le style vocal de l’époque : le vibrato léger, les nuances, les portamenti, etc. Nous disposons également de nombreux documents sur la première mondiale à Munich en 1869 – non autorisée par Wagner mais vivement souhaitée par Louis II de Bavière – et sur le premier Ring de Bayreuth en 1876. Nous savons quels instruments et quels archets furent utilisés, et des études récentes ont fourni de nouveaux renseignements sur le premier violon de 1876, August Wilhelmj, également auteur d’un traité sur le violon. Son point de vue sur certains principes d’exécution musicale, tels que le rubato, les portamenti et la variabilité des tempi en général, est particulièrement intéressant. Avec Les Musiciens du Prince, nous avons déjà étudié et interprété le répertoire allemand et français de la fin du XIXe siècle, et nous ajouterons ainsi un important morceau à la mosaïque grandissante qu’est notre répertoire.

À quoi devons-nous nous attendre lors de ces représentations ?

Nous nous pencherons sur le langage musical de Wagner, ses exigences en matière d’articulation et ses indications originelles (par exemple l’utilisation du chanté-parlé par les chanteurs). Je pense que l’une des plus grandes surprises sera la différence de sonorité. Outre les instruments à vent d’époque, ce sont les cordes en boyau – qui étaient encore largement utilisées jusqu’à la Première Guerre mondiale – qui vous surprendront le plus. Notre son sera transparent, peut-être plus rugueux aussi, mais radicalement différent du son wagnérien monumental auquel nous avons été habitués au cours des cent dernières années.

Argument

Scène 1
Dans les profondeurs du Rhin.

Les Filles du Rhin, les ondines Woglinde, Wellgunde et Flosshilde, ont reçu du fleuve leur père la garde de l’Or du Rhin. Woglinde et Wellgunde s’amusent dans les flots, peu soucieuses du précieux trésor. Flosshilde les réprimande, avant de rejoindre leurs jeux («Weia ! Waga ! Woge, du Welle»).

Alberich, un nain de la famille des Nibelungen, surgit des entrailles de la terre et s’approche de la rive. Il essaye de séduire les trois sœurs mais, repoussées par sa laideur, elles répondent à ses tentatives en se moquant de lui : tour à tour, elles font mine de lui céder, avant de replonger vivement dans les flots («Hehe ! Ihr Nicker !»). Les premiers rayons de l’aube font soudain resplendir l’Or, au sommet du rocher qui le protège. Alberich s’étonne de ce prodige. Les Filles du Rhin, croyant naïvement à son ignorance, lui révèlent imprudemment le secret de ce trésor : s’il tombait entre les mains d’un être renonçant à l’amour, il pourrait être forgé en un anneau qui conférerait à son possesseur un pouvoir absolu («Lugt, Schwestern !»). Or Alberich, du fait de sa difformité, est incapable de gagner l’amour d’une femme. L’idée de conquérir l’Or et d’en forger l’Anneau suprême s’est donc insinuée dans son esprit jusqu’à devenir une obsession. Profitant de l’inattention momentanée des Filles du Rhin, qui le narguent encore, il grimpe lestement au sommet du rocher, abjure l’amour et s’empare du trésor, jurant de forger «l’Anneau vengeur» («Bangt euch noch nicht ?»). Les Filles du Rhin restent seules avec leur désespoir.

 

Scène 2
Les brumes qui avaient soudain envahi la vallée du Rhin se dissipent pour dévoiler une vaste étendue verdoyante au sommet des montagnes.

Wotan, le roi des dieux, et son épouse Fricka sont endormis. Fricka s’éveille et découvre, derrière elle, la nouvelle demeure des dieux. Elle réveille son mari («Wotan, Gemahl, erwache !»). Wotan contemple avec fierté la forteresse construite par les Géants Fasolt et Fafner, et tout juste achevée. Mais Fricka s’inquiète de la rémunération promise aux bâtisseurs : sa sœur Freia, pourvoyeuse des pommes d’or qui assurent aux dieux la jeunesse éternelle. Elle reproche à son époux de placer le pouvoir avant l’amour. Il lui rappelle que, par amour pour elle, il a sacrifié un œil ; et lui confie qu’il n’a pas l’intention de céder véritablement Freia aux Géants : il compte sur le rusé Loge, dieu du feu, pour trouver un subterfuge («Vollendet das ewige Werk !»).

Freia fait irruption, terrifiée : Fasolt et Fafner sont à ses trousses, et elle supplie sa sœur de lui venir en aide. Wotan refuse de livrer Freia aux Géants et leur demande de proposer un autre salaire («So schirme sie jetzt»). Fasolt s’indigne vigoureusement de l’attitude de Wotan : il bafoue le Pacte, dont les termes sont gravés sur la Lance, symbole du pouvoir du roi des dieux. S’il trahit les runes, les Géants ne reconnaîtront plus sa domination. Devant le refus de Wotan, ils tentent d’enlever Freia de force («Sanft schloß Schlaf dein Aug»). Donner, dieu du tonnerre, et Froh, dieu de la lumière et de la pluie, accourent pour secourir leur sœur. S’ensuit une altercation avec les Géants, mais Wotan y met le holà : les dieux ne peuvent contraindre les Géants par la force. Le Pacte est intangible, et il faut s’y plier («Zu mir, Freia !»).

Loge paraît enfin. Il a inspecté la demeure, dans l’espoir de découvrir quelque défaut de construction qui éviterait à Wotan d’honorer son engagement, mais n’a rien trouvé. Il a également parcouru le monde à la recherche d’un bien précieux qui puisse remplacer Freia aux yeux des Géants ; mais rien n’existe, il le sait à présent, qui puisse égaler l’amour d’une femme («Endlich Loge !»). Un seul être, poursuit-il, a toutefois préféré la richesse et le pouvoir à l’amour : Alberich, comme le lui ont raconté les Filles du Rhin. Wotan tente en vain de couper son récit ; il n’a pas compris qu’en parlant d’Alberich Loge éveillait déjà la cupidité des Géants, seul moyen de pouvoir un jour récupérer Freia («Immer ist Undank Loges Lohn !»). Proposant d’échanger la déesse contre l’Or, les Géants se heurtent au refus de Wotan, qui commence à espérer le dérober à Alberich pour son propre compte. Fasolt et Fafner entraînent Freia et annoncent que, si l’Or ne leur est pas remis le soir même, ils la garderont pour l’éternité.

Les cris de Freia font accourir Donner et Froh, mais il est trop tard. La déesse a été enlevée, et, tandis qu’un épais brouillard se lève, les dieux commencent immédiatement à dépérir («Schwester ! Brüder ! Rettet ! Helft !»). Loge raille les dieux, à présent si pâles et affaiblis. Fricka fait d’amers reproches à son mari. Wotan n’a plus le choix : il doit descendre à Nibelheim, l’antre des Nibelungen, afin de leur dérober l’Or. Loge sera son compagnon dans cette équipée. Des fumées envahissent la scène, qui s’assombrit, tandis que Wotan et Loge descendent dans les entrailles de la terre. Au loin, on commence à entendre le martèlement des forgerons de Nibelheim.

 

Scène 3
À Nibelheim, sous terre.

Alberich a asservi les autres nains et contraint son frère Mime, habile forgeron, à confectionner pour lui un heaume magique. C’est le Tarnhelm, qui permet à quiconque le coiffe de prendre l’apparence de son choix ou de devenir invisible. Malgré la résistance de Mime, Alberich a réussi à s’en emparer. Il s’est immédiatement rendu invisible, rouant de coups son malheureux frère. Il s’en va tester son nouveau pouvoir sur la cohorte des nains («Hehe ! Hehe ! Hieher ! Hieher !»). Loge et Wotan apparaissent au sommet de la mine. Mime profite de l’absence d’Alberich pour raconter les tourments dont il est victime. Les dieux lui promettent leur aide, et le nain leur parle des pouvoirs de l’Anneau et du Tarnhelm, éveillant l’intérêt de Loge («Nibelheim hier»).

Alberich revient. Armé d’un fouet, le Tarnhelm à la ceinture, il conduit les Nibelungen qui charrient le trésor du Rhin («Hieher ! Dorthin ! Hehe ! Hoho !»). Voyant soudain les visiteurs, il renvoie ses esclaves. Tout d’abord méfiant, il se laisse suborner par l’habile Loge, lui montre son or et se vante des plans qu’il a fomentés pour dominer le monde. Tandis que Wotan s’indigne, Loge fait mine de s’inquiéter qu’un tel trésor soit exposé sans plus de protection. L’orgueilleux Alberich décrit alors les pouvoirs du Tarnhelm. Loge feint l’incrédulité («Was wollt ihr hier ?»). Piqué au vif, Alberich prend l’aspect d’un terrible dragon. Loge le met alors au défi d’adopter l’apparence d’un minuscule animal. Alberich se transforme en crapaud, et les dieux s’emparent vivement de lui («Riesenwurm winde sich ringelnd !»). Le Nibelung reprend son apparence ordinaire mais, ligoté, est emmené par les dieux.

 

 

Scène 4
Une vaste étendue verdoyante au sommet des montagnes.

Wotan et Loge introduisent Alberich, leur prisonnier. Loge se moque de lui, et Wotan lui offre la liberté en échange de l’Anneau et de l’Or. («Da, Vetter, sitze du fest !»). Alberich demande qu’on lui libère la main droite. Il porte l’Anneau à sa bouche et, par la magie des runes qui y sont gravés, ordonne aux nains restés à Nibelheim de lui monter le trésor. Les Nibelungen apportent l’Or, puis décampent, épouvantés, sous les menaces d’Alberich humilié («Wohlan, die Nibelungen rief ich mir nah»). Alberich tente vainement de récupérer le Tarnhelm, que Loge ajoute au butin. Alors qu’Alberich se croit enfin quitte, Wotan lui réclame à présent l’Anneau. Devant sa résistance, il le lui arrache du doigt pour le mettre au sien, puis demande à Loge de libérer Alberich («Gezahlt hab’ ich»). Le nain, un instant anéanti, se ressaisit et maudit l’Anneau : tant qu’il ne reviendra pas au doigt de son premier propriétaire, il n’apportera que chagrin, peur et mort à celui qui le porte. Alberich s’enfuit vers Nibelheim («Bin ich nun frei ?»).

Le brouillard se lève. Wotan admire l’Anneau, faisant peu de cas des menaces d’Alberich. Donner, Froh et Fricka accourent, anxieux de connaître le dénouement de la soirée ; Loge leur montre l’Or qui va délivrer Freia («Lauschtest du seinem Liebesgruß ?»). La voilà justement qui arrive, encadrée par les deux Géants. Fricka salue sa sœur, mais Fasolt déclare qu’elle leur appartient tant que Wotan n’aura payé la rançon : l’Or doit recouvrir entièrement l’otage («Auf Riesenheims ragender Mark»). Les dieux entassent le trésor sur Freia, mais on voit encore son visage. Loge est obligé d’ajouter le Tarnhelm. Fasolt découvre un minuscule interstice par lequel il peut encore voir briller le regard de la prisonnière. Il exige qu’on le comble avec l’Anneau («Freia, die Schöne, schau’ ich nicht mehr»). Loge tente d’argumenter : il est lié par un serment fait aux Filles du Rhin. Mais Wotan n’a rien promis, et les Géants exigent donc qu’il donne l’Anneau. Devant son refus catégorique, ils s’apprêtent à emmener Freia pour toujours.

La scène s’assombrit soudain, et Erda l’omnisciente, déesse de la terre et du destin, surgit du sol dans une aura bleue. Elle exhorte Wotan à céder et à fuir la malédiction de l’Anneau, faute de quoi la race des dieux déclinera irrémédiablement, puis elle disparaît («Weiche, Wotan»). Wotan veut suivre Erda pour lui arracher d’autres oracles. Mais il est arrêté par Froh et Fricka. Donner rappelle les Géants, et Wotan accepte enfin de leur remettre l’Anneau («Hört, ihr Riesen !»).

Fafner et Fasolt commencent à ramasser l’Or, mais se querellent rapidement à propos de l’Anneau. Fafner tue son frère et s’enfuit avec le trésor («Halt, du Gieriger !»). Wotan, horrifié, prend conscience du pouvoir de la malédiction. Il tente à nouveau de rejoindre Erda. Fricka le retient et l’invite à prendre possession de sa forteresse («Wo weilst du, Wotan ?»).

De son marteau, Donner engendre un orage qui dissipe les brumes («He da ! He da ! He do !»). Dans le ciel éclairci, Froh fait naître un arc-en-ciel qui s’étire jusqu’aux portes de la forteresse («Zur Burg führt die Brücke»). Wotan, ébloui, salue la nouvelle demeure des dieux resplendissant dans le couchant et la baptise : Walhalla, la demeure des héros. A Fricka qui demande la signification de ce nom, il répond toutefois qu’elle sera révélée plus tard. Wotan invite les autres dieux à l’y suivre («Abendlich strahlt der Sonne Auge»). Loge hésite à franchir le pont : persuadé que les dieux courent à leur perte, il refuse de sombrer avec eux. Il préfère reprendre sa forme première de flammes dansantes, qui lui permettra le cas échéant de détruire le Walhalla par le feu. Il finit toutefois par les rejoindre («Ihrem Ende eilen sie zu»). Tandis que les dieux franchissent solennellement l’arc-en-ciel, on entend du fond de la vallée les Filles du Rhin pleurer leur or perdu. C’est à elles que revient le dernier mot : «La tendresse et la fidélité ne se rencontrent que dans les profondeurs. Ceux qui rient, là-haut, sont perfides et lâches !»

L’Anneau du Nibelung

Gigantesque vision d’un univers anéanti par la cupidité, le pouvoir aveugle et la négation de l’amour, Der Ring des Nibelungen [L’Anneau du Nibelung] est l’une des plus vastes entreprises musicales jamais menées à leur terme. Quinze heures de musique, réparties en quatre ouvrages (un prologue, L’Or du Rhin, et trois «journées», La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux) : le Ring n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’opéra, à l’exception récente du Licht [Lumière] de Karlheinz Stockhausen, formé de sept opéras correspondant aux sept jours de la semaine.

Ce colossal chantier inspiré par les sagas nordiques (notamment l’Edda poétique, l’Edda en prose de Snorri Sturluson, la Völsunga saga et le Nibelungenlied) occupa Wagner pendant plus d’un quart de siècle, interrompu toutefois par la composition de Tristan et Isolde et des Maîtres chanteurs de Nuremberg. Il s’étend du point final de Lohengrin, dernier ouvrage de jeunesse, aux prémices de Parsifal, testament artistique. Le Ring germa dans l’effervescence révolutionnaire de 1848-1849, à laquelle le compositeur prit une part active jusqu’à être contraint de fuir Dresde, sous le coup d’un mandat d’arrêt. Il grandit dans la désillusion politique de l’exil zurichois, en même temps qu’étaient rédigés les grands manifestes esthétiques Das Kunstwerk der Zukunft [L’Œuvre d’art de l’avenir] et Oper und Drama [Opéra et Drame], en 1849 et 1851 respectivement. Wagner y porta la dernière main en 1874. Sa première exécution complète, deux ans plus tard, servit d’inauguration au théâtre de Bayreuth, temple si longtemps espéré de l’art total wagnérien : le Ring est en effet la première manifestation du Gesamtkunstwerk [œuvre d’art totale] défini par Wagner dans Opéra et Drame. Se voyant en génie démiurgique, Wagner est tout à la fois compositeur, librettiste, chef d’orchestre, metteur en scène, fusionnant drame, poésie, musique dans un geste créateur unique et contrôlant tous les paramètres de sa représentation scénique dans un théâtre conçu à la mesure de son idéal artistique. Tout désigne donc cette «Tétralogie» comme le principal manifeste artistique, philosophique et même politique de son flamboyant auteur.

 

Claire Delamarche

L’Or du Rhin, œuvre d’art de l’avenir

Au commencement, Wagner ne voulait écrire qu’un opéra sur la mort de Siegfried, le futur Crépuscule des dieux. C’est en se rendant compte des zones d’ombre dans le récit qu’il remonta le temps, racontant la jeunesse de Siegfried (Siegfried), puis la rencontre de ses parents Siegmund et Sieglinde (La Walkyrie). S’imposa alors la nécessité d’un « prequel », pour parler en termes cinématographiques : L’Or du Rhin. Ce livret est donc le dernier-né des quatre, esquissé à l’automne 1851, rédigé en prose du 23 au 31 mars 1852 et versifié du 15 septembre au 3 novembre. Sa rédaction n’alla pas sans mal : si le travail de synthèse entre les sources s’était déjà révélé considérable dans les trois «journées», le défi était plus relevé encore dans ce prologue qui devait livrer toutes les clefs éclairant la suite, tout en possédant, par lui-même, un intérêt dramatique. L’Or du Rhin se déroule bien avant les trois autres opéras, en des temps immémoriaux. Pas d’humains encore à l’horizon : les dieux règnent sur un monde d’ondines, de nains et de géants. Et le déroulement même du temps semble voué à l’immobilité d’une éternité que rien ne peut venir troubler. Wagner réussit pourtant à passionner l’auditeur, créant des personnages forts en puisant parmi les principales figures des sagas nordiques et en nouant une intrigue variée autour de l’Or et des convoitises qu’il nourrit.

En février 1853, Wagner intègre la version définitive de L’Or du Rhin au livret complet du Ring qu’il fait publier à ses frais, afin d’en faire la publicité auprès de ses proches et de ses soutiens potentiels. La composition musicale débute le 1er novembre 1853. La version pour piano est achevée le 14 janvier 1854, et l’orchestration le 28 mai suivant.

Si l’on excepte les pages initiales de La Mort de Siegfried, par la suite abandonnées, ces notes sont les premières que Wagner couche sur le papier depuis l’achèvement de Lohengrin, le 28 avril 1848. Certes, durant toute cette période, le compositeur s’est débattu dans des soucis de santé et d’argent sans fin. Mais ces contrariétés ne justifient pas à elles seules un silence de plus de cinq ans. Wagner est au pied du mur. Il a conscience du fossé stylistique à franchir, par rapport à Lohengrin, pour aborder son grand œuvre, dont l’ambition requiert des moyens musicaux nouveaux. C’est ainsi qu’il va étendre et perfectionner un système élaboré dans Lohengrin, celui des Leitmotive («motifs conducteurs») : un réseau de motifs représentant des idées, des personnages, des situations ou autres et revenant au fil de l’ouvrage, sous des visages plus ou moins altérés, afin d’éclairer le drame, ou d’offrir au contraire des contrechamps à l’action en cours.

Il va sans dire que ce procédé mérite à présent d’acquérir une tout autre ampleur. Il ne s’agit plus de baliser la partition avec une série de «poteaux indicateurs». Ces motifs doivent être aptes, désormais, à subir un véritable travail de développement symphonique pour engendrer un tissu polyphonique complexe et varié tout en assurant, par leur omniprésence ostentatoire ou subliminale, la cohérence de l’énorme canevas représenté par le Ring. Les Leitmotive se métamorphosent au gré des péripéties, se combinent avec virtuosité, découlent les uns des autres au gré d’une symbolique poussée, acquièrent en un mot une vie propre qui se déroule parallèlement à celle des personnages. Composé en premier, L’Or du Rhin constitue une première étape essentielle dans ce cheminement. Toutefois, c’est dans La Walkyrie que cette nouvelle manière, exposée dans L’Œuvre d’art de l’avenir (1849) et dans Opéra et Drame (1851), trouvera véritablement sa pleine expression, et dans Le Crépuscule des dieux qu’elle parviendra à son sommet.

 

Claire Delamarche

Au fil de la partition

Prélude

Le nouveau style wagnérien se manifeste dès le prélude, l’un des plus célèbres de l’histoire de l’opéra. L’univers se crée devant nous, sous la forme d’un accord de mi bémol majeur échafaudé degré par degré : la note fondamentale mi bémol tout d’abord (contrebasses), puis sa quinte si bémol (bassons) et enfin sa tierce, sol. Cette note sert de base au premier thème : un arpège ascendant de mi bémol majeur égrené lentement par les huit cors, dont les lignes s’entremêlent dans une polyphonie de plus en plus dense. Ce thème, associé au Rhin, est l’un des 32 Leitmotive qui gouvernent la partition entière. Un autre thème ascendant, plus alerte, apparaît bientôt aux bois : le motif de la Nature. Les ondulations des vagues, traduites par des oscillations de cordes de plus en plus resserrées, engendrent une polyphonie au foisonnement croissant, sur une harmonie inaltérée de mi bémol qui tient 136 mesures. Aussi remarquable par la sensualité qu’elle dégage que par le sentiment d’attente, d’impatience même que réussit à créer sa fausse immobilité, cette page à la beauté mystérieuse a fasciné de nombreux compositeurs, notamment le jeune Béla Bartók qui en a étendu le procédé au début de son ballet Le Prince de bois (1917).

Ce prélude est une pure merveille, témoignant de l’invention orchestrale sans pareille de Wagner. Tout le Ring sera parcouru de pages orchestrales descriptives, véritables petits poèmes symphoniques que l’on extrait volontiers pour les jouer en concert : «Chevauchée des Walkyries» et «Enchantement du feu» dans La Walkyrie, «Murmures de la forêt» dans Siegfried, «Voyage de Siegfried sur le Rhin» et «Marche funèbre» dans Le Crépuscule des dieuxL’Or du Rhin n’est pas en reste. Tout au long des quatre scènes se succèdent d’admirables pages orchestrales, avec ou sans la participation des voix. Les ondoiements du Rhin (scène 1), les brumes mystérieuses entourant le Walhalla (scène 2), le tapage de Nibelheim (scène 3) ou la majesté finale de la forteresse enfin découverte, après que l’orage déclenché par Donner a dissipé les brumes (scène 4), ne sont que quelques-uns des tableaux colorés dont Wagner orne la partition. Mais c’est peut-être dans les interludes que la palette orchestrale se révèle le plus saisissante, dans la formidable descente de Wotan et Loge à Nibelheim entre les scènes 2 et 3, puis dans leur remontée, accompagnés d’Alberich, avant la scène finale.

 

Scène 1

Le rideau s’ouvre sur les trois Filles du Rhin nageant dans les eaux du fleuve. Leurs voix ondulent au rythme berçant de la mesure à 6/8 mise en place par le prélude, et leur chant énonce dès les premières mesures le Leitmotiv qui leur est associé. Plusieurs motifs fondamentaux seront présentés à leur tour au cours de cette première scène, notamment celui du Désespoir (énoncé lorsque Alberich se plaint d’avoir été éconduit par les Filles du Rhin), celui de l’Or du Rhin (une petite sonnerie martiale qui résonne quand les premiers éclats de l’aube font miroiter le trésor), celui du Chant des Filles du Rhin à propos de l’Or (lorsqu’elles commencent à exposer au nain les propriétés surnaturelles de l’Or), celui de l’Anneau (quand Alberich entrevoit le pouvoir que le vol de l’Or pourrait lui conférer) et enfin celui du Renoncement à l’amour, accompagnant l’abjuration d’Alberich. Le motif du Chant des Filles du Rhin à propos de l’Or s’étire majestueusement sur le mot «Rheingold» [«Or du Rhin»] ; son ampleur et sa solennité soudaines le gravent immédiatement dans la mémoire de l’auditeur : précaution utile de la part de Wagner, car ce motif sera, on s’en doute, l’un des plus significatifs de l’ouvrage.

Si le chant des Filles du Rhin conserve un certain lyrisme, celui d’Alberich est représentatif de la nouvelle manière adoptée par Wagner. Le bel canto encore présent dans Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser et Lohengrin (Wagner était un admirateur de Bellini) s’efface au profit de longs récits dans le style de l’arioso : un chant syllabique et étroitement lié à la prosodie du texte, qui s’écoule sans interruptions ni redites, à la manière d’un monologue parlé. Il n’y a plus place, dans l’opéra tel que le conçoit à présent Wagner, pour les conventions héritées de l’opéra italien que représentent airs, duos, ensembles et chœurs. Abordé désormais comme une «mélodie continue», le chant doit désormais découler du drame et des mots, et non de formes héritées des temps révolus. C’est à l’orchestre, porteur de l’essentiel des Leitmotive, que revient de commenter, d’éclairer, de nuancer, d’approfondir ce que la déclamation musicale ne suffit pas à traduire.

 

Scènes 2 à 4

Située dans un temps bien antérieur aux scènes suivantes, la scène 1 constitue une sorte de «prologue dans le prologue», jouant au sein de L’Or du Rhin un rôle similaire à celui que tient cet ouvrage au sein de la «Tétralogie». Dans cette structure en une scène préliminaire et trois scènes principales, les scènes 2 et 4, situées dans de vastes étendues montagneuses au pied du Walhalla, se répondent autour de la scène 3, qui se déroule pour sa part dans le vacarme de Nibelheim, dans les entrailles laborieuses de la terre. De pittoresques intrigues – notamment les passages faisant intervenir les Nibelungen Alberich et Mime, les Géants Fasolt et Fafner ou le dieu du feu Loge – alternent avec des tableaux au déroulement plus lent, à la solennité prenante, dont l’exemple le plus frappant est certainement la prophétie d’Erda, à la scène 4, mettant les dieux en garde contre le pouvoir de l’Anneau et annonçant le crépuscule des dieux.

De nombreux Leitmotive nouveaux se manifestent au cours de ces scènes, tels le bruyant thème de la Forge, martelé au début de la scène 3, le mystérieux motif du Tarnhelm, joué par quatre cors avec sourdine, ou celui des Dragons, avec ses lugubres quartes augmentées ; ils trouveront place à nouveau dans les trois opéras suivant. L’un des motifs les plus remarquables est celui du Walhalla, qui dérive de celui de l’Anneau par une admirable transmutation musicale entre la fin de la scène 1 et le début de la scène 2 (l’énoncé à trois reprises du motif de l’Anneau nous informant qu’Alberich est déjà en train de le forger). Magnifique fanfare ricochant sur les parois montagneuses dont l’une dévoile, encore nimbés de brume, les contours de la nouvelle forteresse des dieux, il recourt à une instrumentation particulièrement originale de cuivres, où l’on observe la présence rare de la trompette basse (jouée en principe par les trombonistes) et la première apparition d’un instrument mis au point en 1876 par Adolphe Sax (l’inventeur du saxophone et du saxhorn) à la demande de Wagner, le tuba wagnérien. Ici au nombre de quatre, ces instruments (joués par les cornistes) offrent à la vision du Walhalla un timbre idéal, combinant la suavité des cors à la puissance des trombones.

Un autre motif fondamental est celui de la Lance de Wotan, symbole du pouvoir du roi des dieux (les lois intangibles y sont gravées en runes). Majestueuse descente pas à pas de la gamme, ce thème est présenté dans la scène 2, à l’issue du dialogue entre Fasolt et Wotan, lorsque le géant indigné rappelle au dieu le marché qu’ils avaient conclu et dont les termes figurent sur la Lance : la remise de la déesse de la jeunesse, Freia, en échange de l’édification du Walhalla. Il fonde également l’interlude entre les scènes 2 et 3 – la descente de Wotan et Loge à Nibelheim –, mêlé au motif du Renoncement à l’amour.

 

L’entrée dans le Walhalla

L’ouvrage se referme sur la vision grandiose des dieux entrant dans le Walhalla, au son du thème associé à la forteresse. Une fois que l’orage déclenché par Donner a dispersé les brumes, et que Froh a jeté l’arc-en-ciel qui servira de pont, Wotan salue l’édifice dévoilé, révèle son nom aux autres dieux et les invite à l’y suivre. Une glorieuse fanfare sur un arpège de do majeur, le motif de l’Épée, zèbre alors les suaves trémolos de cordes. On ignore encore sa signification ; mais on pressent que, derrière son apparence conquérante, elle traduit une faille, un doute dans les certitudes de Wotan. Antagoniste musical du motif de la Lance, celui de l’Épée est en effet lié à la race des hommes que Wotan sera obligé d’engendrer afin qu’ils récupèrent pour lui l’Anneau perdu. Mais la race des hommes est également celle qui supplantera celle des dieux après l’écroulement du Walhalla, à la fin du Crépuscule des dieux.

Seul Loge le clairvoyant hésite à pénétrer dans la forteresse. Sa voix se superpose à la plainte des Filles du Rhin, pleurant la perte de leur trésor et réclamant sa restitution, au nom du retour à une Nature inviolée. Le feu et l’eau réunis brouillent ainsi l’image idéale du tableau final, et l’on devine que tous deux joueront un rôle capital pour réaliser un dessein encore flou. Si le Ring a débuté dans les profondeurs aquatiques, il finira dans un grand embrasement céleste ; mais l’écroulement du Walhalla sous les flammes, entraînant la chute des dieux, permettra également le retour de l’Or aux flots du Rhin. C’est le thème de l’Épée qui a le dernier mot. Par le mystère qui l’entoure encore (ce n’est qu’à l’acte I de La Walkyrie que sa signification sera dévoilée), il constitue une ouverture sur les trois ouvrages à venir. Par son éclat et sa fierté, il est également porteur d’espoir. Entre la fin de L’Or du Rhin et la catastrophe finale du Crépuscule des dieux, ce sont trois opéras, et environ douze heures de musique, qui vont encore se dérouler.

 

Claire Delamarche